Ce qui, pendant des années, relevait du domaine de quelques acteurs financiers spécialisés, est aujourd’hui devenu un marché de plus de 1.700 milliards d’euros. Le private credit, l’octroi de crédits en dehors du circuit bancaire traditionnel, s’est rapidement développé pour devenir une source de financement à part entière pour les entreprises et, dans certains cas, également pour des consommateurs présentant un profil de risque plus élevé.
La quête de rendements plus élevése
Cette croissance ne s’est pas faite par hasard. Après la crise financière de 2008, les banques ont été soumises à des exigences plus strictes en matière de capital et de gestion des risques, ce qui les a rendues plus prudentes pour certains dossiers. Parallèlement, les investisseurs institutionnels – gestionnaires d’actifs, fonds de pension et compagnies d’assurance – se sont mis en quête de rendements plus élevés dans un environnement de taux d’intérêt bas.
Les fonds de private credit ont comblé ce vide avec des rendements souvent supérieurs à 10 %. On s’attend à ce que le marché atteigne environ 4.000 milliards d’euros d’ici 2030. Cela semblait être une situation gagnant-gagnant classique : les entreprises accédaient plus facilement au financement, les investisseurs obtenaient des rendements plus élevés et le système financier devenait moins dépendant des banques.
Un système qui commence à se fissurer ?
Mais après des années de croissance, de taux bas et de liquidités abondantes, les premières fissures apparaissent. Les taux d’intérêt ont fortement augmenté, le refinancement devient plus coûteux et de plus en plus d’entreprises ont du mal à rembourser leurs emprunts. La qualité du crédit se dégrade et des signaux de garanties doublement nanties circulent même.
À Wall Street, le spectre plane déjà depuis un certain temps. Des faillites comme celles du fabricant de pièces automobiles First Brands (5,5 milliards de dollars en private credit, fraude aux factures) et du prêteur Tricolor (garanties en double) en 2025 ont ravivé les inquiétudes.
L’illusion de liquidité
Le private credit paraît stable tant que la confiance est maintenue, mais les prêts sont illiquides. Lorsque les investisseurs se retirent massivement ou que le refinancement se grippe, le marché peut rapidement se bloquer.
De grands gestionnaires d’actifs comme Blue Owl Capital, BlackRock, Apollo Global Management, Ares Management et KKR ont enregistré des pertes ou ont récemment dû freiner les sorties via des restrictions de rachat.
De vedette à source d’inquiétude
La combinaison de dépréciations, d’une pression croissante sur les remboursements et d’une visibilité limitée sur la répartition des risques alimente un sentiment de déjà-vu inconfortable. Le CEO de JPMorgan Chase, Jamie Dimon, a averti que certains acteurs font « des choses stupides » dans leur quête de rendement. Sa métaphore reste marquante : « Quand on voit un cafard, il y en a généralement beaucoup d’autres ».
Les analystes sont divisés. Morgan Stanley estime que 8 % du private credit pourrait faire défaut. UBS évoque jusqu’à 15 % dans le scénario le plus pessimiste. Fitch Ratings a enregistré en 2025 un taux de défaut record de 9,2 % pour les entreprises américaines de private credit. (Source : Bloomberg/Reuters)
Entre-temps, ces prêts plus risqués apparaissent également au sein des établissements bancaires et des compagnies d’assurance, directement ou indirectement dans des produits souvent perçus comme sûrs par de nombreux épargnants. Cela soulève à nouveau des questions en matière de gestion des risques, de transparence et de supervision.
Un phénomène qui gagne l’Europe, y compris notre pays
En Europe aussi, les premières fissures apparaissent. En février 2026, un prêteur hypothécaire britannique a fait faillite, un acteur fortement dépendant de financements alternatifs. Par ailleurs, il est ressorti de diverses publications que Deutsche Bank présente une exposition d’environ 26 milliards d’euros au private credit. En Belgique, l’assureur Athora a également fait la une de l’actualité, car une part importante des actifs du groupe est investie dans des instruments de private credit illiquides, notamment en comparaison avec d’autres acteurs.
Quelle est l’ampleur de l’exposition ?
Le marché européen du private credit s’élève à 450–530 milliards d’euros (2025) et devrait atteindre environ 940 milliards d’euros d’ici 2030. Non seulement les banques et les compagnies d’assurance y sont exposées, mais aussi les holdings, parfois directement, parfois via des structures de private equity ou des fonds. Cela soulève des questions quant à l’ampleur de cette exposition et au niveau de transparence.
Les autorités européennes de supervision (ESMA, EIOPA et EBA) avertissent dans leur Joint Committee Update on Risks and Vulnerabilities – Spring 2026 que la finance privée, et en particulier le private credit, est devenue un maillon insuffisamment transparent du système financier. Selon leur rapport, les assureurs européens investissent en moyenne environ 5,8 % de leurs actifs dans le private credit. Pour les fonds de pension, cette part s’élève à environ 4,4 % des actifs totaux. Le secteur est en outre fortement interconnecté avec les banques via des lignes de crédit, des produits dérivés et des titrisations. La combinaison d’illiquidité, de faible transparence, de structures complexes et d’interconnexions croissantes peut ainsi créer des vulnérabilités cachées.
Comme ce marché n’a encore jamais traversé un cycle économique complet, l’impact final de la hausse des taux d’intérêt et de l’augmentation des défauts reste difficile à prévoir. Le marché n’a tout simplement jamais été réellement « stressé ».
Le International Monetary Fund indique dans son dernier Global Financial Stability Report que les banques américaines et européennes totalisent ensemble environ 4,5 billions de dollars d’expositions envers les hedge funds, les prêteurs en private credit et d’autres institutions financières non bancaires. Cela correspond à environ 9 % de leurs portefeuilles de crédit. Dans certains cas, cette exposition dépasse même le capital de catégorie 1 (Tier 1), principal coussin d’absorption des pertes d’une banque.
L’ampleur de l’exposition (indirecte) des holdings belges telles que Sofina et Brederode reste difficile à déterminer avec précision. Elles investissent principalement via des fonds de private equity, qui ont eux-mêmes souvent recours au private credit comme source de financement. Les risques sont donc bien réels, mais difficiles à quantifier, précisément parce que les structures et les prêts sous-jacents se situent en grande partie dans la sphère moins transparente des marchés privés.
Faut-il s’inquiéter ?
Selon European Securities and Markets Authority, il n’y a pas de crise aiguë, mais un risque systémique croissant si les taux d’intérêt restent élevés ou si l’économie ralentit. La National Bank of Belgium suit ce dossier de près.
Assuralia souligne que les assureurs belges investissent de manière limitée dans les formes de private credit les plus risquées et que le cadre Solvency II impose des coussins de capital solides. Le ratio de solvabilité moyen du secteur s’élève d’ailleurs à 192 %, même si des différences existent entre les acteurs. Ceux qui le souhaitent peuvent le vérifier eux-mêmes dans les rapports annuels Solvency and Financial Condition Reports de ces assureurs.
Conclusion : rester vigilant et bien informé
Il ne s’agit pas nécessairement d’une réédition de la crise de la dette de 2008. Le marché du private credit est plus restreint, les risques sont moins diffus et l’effet de levier est plus limité. Mais le manque de visibilité sur la répartition des risques ravive néanmoins des souvenirs désagréables.
Le meilleur remède face au spectre du private credit reste bien sûr la transparence. Plus le marché et les autorités de supervision disposent d’une vision claire des prêts sous-jacents, des valorisations et des risques, plus le risque de voir des problèmes s’accumuler de manière invisible diminue.
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Sources et annexes
- Source : Up-to-date